Dalila Awada

Personnalité qui n'hésite pas à aborder des sujets controversés, elle dérange, suscite les passions, mais fascine tout autant. Discussion sur l’islamophobie, l’antispécisme, le féminisme et sur sa victoire juridique contre le blogueur Magnan.

Étudiante à la Maîtrise en sociologie (UQAM), conférencière et militante, Dalila Awada intervient principalement sur les questions liées aux droits et à la représentation des femmes issues des minorités ethnoculturelles, au racisme et à l’islamophobie et à l’antispécisme. Elle nous dévoile ses préoccupations et nous présente les hauts et les bas du militantisme.

Dalila Awada a été sélectionnée parmi 31 femmes québécoises inspirantes à surveiller en 2018 par le Journal de Montréal. En plus d’être blogueuse et conférencière, cette activiste féministe, antiraciste et antispéciste a co-fondé l’organisme Parole de Femmes, qui a pour mission la création d’espaces inclusifs où les femmes racisées et autochtones peuvent partager leurs expériences et perspectives diverses.

Deux semaines après l’annonce de sa victoire juridique contre le blogueur Philippe Magnan responsable du site « Poste de veille » pour diffamation, je l’ai rencontrée dans un café de la rue Sainte-Catherine.  Durant cette rencontre, elle  m’a raconté ses luttes et ses douleurs et s’est autorisée à être vulnérable pendant quelques instants. Je me suis retrouvée face à une femme passionnée et fière qui refuse d’être dépeinte comme une simple victime. L’espoir de pouvoir contribuer à créer un monde plus égalitaire pour tous les êtres vivants et d’avoir un impact la passionne encore et la pousse à continuer.

Entrevue

On demande à toutes nos agitatrices de nous partager une citation qui les inspire. Laquelle avez-vous choisi et que représente-t-elle pour vous ?

Ce n’est pas tant une citation, mais plutôt la finale d’un magnifique monologue récité par Yvon Deschamps :

« Bonheur viens-t ’en, viens-t ’en parce que moi j’m’en va ! »

Je l’ai écouté tellement souvent et il a été marquant pour moi parce que ça m’a fait découvrir la puissance des mots et du langage populaire. C’est aussi un des grands classiques québécois qui m’a fait connecté avec mon identité québécoise. 

La citation que vous avez choisie me laisse penser que vous êtes un peu pessimiste face à l’avenir, ce qui est tout à fait compréhensible après tout ce que vous avez vécu. Est-ce que votre vision du monde a été affectée suite au procès ?

Pessimiste je sais pas, mais certainement j’ai un regard un peu moins idéaliste. Mon avenir est incertain en ce moment. Je comprends mieux le fonctionnement du racisme maintenant…Aussi, j’ai bien compris que ce n’est pas parce que tu arrives avec une main tendue qu’on va te rendre la pareille. Cette propulsion dans l’espace public m’a tellement fait de cadeaux sur plusieurs plans, comme rencontrer des gens extraordinaires et des messages positifs constants.

L’envers de ça c’est qu’il y a aussi des gens qui n’aiment pas voir des femmes comme moi prendre de la place, s’exprimer, exister tout court j’oserais dire. Mais ceux qui ont voulu me détruire n’ont pas gagné, ils n’ont pas réussi à me museler.

Cette victoire juridique en témoigne. Alors oui je suis devenu plus sévère, mais c’est pour le mieux.

À quel moment avez-vous pris conscience de l’islamophobie au Québec ?

Plus jeune, je ne savais pas exactement c’était quoi le racisme et donc je ne le reconnaissais pas quand il se manifestait. Je me souviens qu’après les attentats du 11 septembre 2001, quand j’étais avec ma mère qui portait le voile, il arrivait qu’elle se fasse insulter, mais à cet âge-là, c’était difficile de mettre des mots sur ce qui arrivait. Je me disais qu’ils sont bien méchants et désagréables ces gens, mais sans plus. C’est plus tard que j’ai pris conscience que c’était plus que de la simple méchanceté que c’était du racisme. J’ai commencé à le comprendre suite à une expérience bouleversante que j’ai vécue lors de ma première job.

Je travaillais dans un salon d’esthétique et la propriétaire qui connaissait bien ses clientes, m’a enfermée dans une pièce parce qu’elle savait que sa cliente n’aimait pas les femmes portant un foulard. Je me rappelle de sa main posée sur la poignée de porte quand elle m’expliquait que je ne devais pas être vue, et je me rappelle de son regard mi-paniqué mi-autoritaire. Je suis restée enfermée là pendant une heure. Un moment que je ne peux pas oublier.

Comment avez-vous réagi ?

Sur le coup, je ne savais pas comment digérer ce qui venait de m’arriver. J’avais un feeling désagréable dans le creux du ventre, je sentais qu’il se passait quelque chose d’anormal. C’était la première fois que j’avais une conscience aussi aiguë du racisme. Ce moment a été un point tournant dans ma vie.

Je pense que toute femme « racisée » a déjà vécue un épisode de racisme dans sa vie où elle s’est sentie impuissante et même coupable de n’avoir rien dit ou fait. Est-ce que c’est cet événement qui vous a poussé à prendre la parole et à militer ?

Ça s’est fait petit à petit. J’ai beaucoup appris sur les enjeux liés au racisme quand j’étais au CÉGEP et plus tard à l’université quand je faisais mon BACC. en sociologie.

Plus tu en apprends sur cette idéologie et ce système qu’est le racisme, moins tu peux fermer les yeux. Tout devient trop criant.

C’est comme si tu mettais une paire de lunettes qui te fait voir les injustices et les inégalités, et tu ne peux plus l’enlever. Tu deviens ultra-sensible à toute manifestation d’oppression et d’injustice.

Lorsqu’on parle d’islamophobie ou même de racisme au Québec, on doit s’attendre à recevoir énormément de réactions négatives. Pourquoi y a-t-il autant de déni ?

Entre autres parce que ça touche à des choses à la fois intimes et structurantes : notre identité, notre socialisation, notre rapport à autrui…Et c’est tellement plus facile de balayer sous le tapis que de chercher activement des solutions.

Surtout que si le système est fait ainsi c’est qu’il y en a qui en retire des bénéfices. Tout le monde n’a pas intérêt à ce que les inégalités raciales disparaissent…

En 2013, vous avez décidé de poursuivre le blogueur Philippe Magnan pour 70 000$ en dommages moraux et 15 000 $ à titre de dommages punitifs. Il a été condamné pour diffamation. Comment est-ce que cette épreuve a transformé votre vie ?

À tous les niveaux. Lorsqu’on entreprend une telle démarche, on sait que ça ne sera pas reposant, mais c’est difficile d’évaluer l’étendue de la difficulté. J’ai été surprise par la longueur du processus, par son coût, financier, mais surtout émotionnel. Mais c’était une nécessité, il fallait que je défende ma réputation de toutes les faussetés qu’on tentait de me faire porter, et il fallait que je mette fin à l’harcèlement que je subissais.

On peut lire dans le jugement qu’à cause des publications et des vidéos produites par M. Magnan, que vous avez eu peur après avoir été interpellée par des inconnus de façon négative sur la voie publique ou dans des événements publics. Est-ce que la peur vous habite encore ?

Je pense que j’ai moins peur aujourd’hui parce que je me suis défendue et que j’ai eu gain de cause à la fin. Ça m’a redonné confiance, ça m’a redonné de la fierté aussi. J’ai senti que ça pouvait rectifier un peu le tort que j’avais subi.

C’est sûr que je ne peux pas récupérer le temps que j’ai mis dans ce processus. Je ne peux pas non plus réparer les relations qui ont été affectées par cette période houleuse. J’ai passé trop de temps à être angoissée et démunie.

Cette expérience est désormais un élément majeur de ma vie, et j’ai payé un fort prix. C’est pour ça que je ne pense pas qu’une victoire juridique peut compenser totalement, mais certainement ça soulage, ça rectifie une grande part du tort. Surtout, en ne me laissant pas faire et en réclamant ainsi mon droit à la réputation, j’ai retrouvé ma dignité et ma fierté.

Avez-vous eu recours à du soutien psychologique ?

J’ai eu l’aide d’amis et d’un homme aussi qui n’est plus mon époux aujourd’hui, mais qui l’était à l’époque. Il m’a énormément soutenue, il a cru en moi et en cette bataille-là. J’ai la chance d’être très bien entourée et d’avoir un beau réseau. Ça a fait la différence.

Comment arrive-t-on à se reconstruire suite à une telle épreuve ?

Bonne question ! Comme dans toute épreuve, on tente d’apprendre de ça. On se sent tranquillement devenir plus solide. J’en tire du positif, je me connais mieux, je me sais forte, résiliante, tenace.

Je sais aussi que je n’attendrais plus aussi longtemps avant de me défendre quand je vis une injustice.

Ça me fait également du bien de savoir que ça pourrait donner confiance à d’autres femmes qui hésitent à prendre la parole et prendre leur place, sachant qu’un tel niveau de violence peut s’abattre sur elles.

Croyez-vous que la condamnation de M. Magnan servira de leçon à certains chroniqueurs influents et qu’ils y penseront à deux fois avant d’écrire des articles attisant les tensions et  qui stigmatisent les minorités ethniques et religieuses ?

Je pense qu’il y a bien des gens qui seront plus prudents avant de se permettre de dire des faussetés qui peuvent détruire la réputation d’une personne. Surtout dans un contexte où il y a beaucoup de méfiance et de haine envers les personnes de confession musulmane, parce que dans ce contexte n’importe quelle information erronée, malhonnête ou sensationnaliste trouve rapidement écho dans la population. Alors la responsabilité de ces chroniqueurs ou de ces blogueurs est encore plus grande dans un tel contexte.

D’ailleurs, ce n’est pas une façon de limiter la liberté d’expression, il s’agit au contraire, de créer des bonnes conditions pour que tout le monde ait le droit à sa liberté d’expression. La mienne m’avait été confisquée.

Vous épousez d’autres causes dont le féminisme et l’antispécisme. Quelle est la cause qui vous tient le plus à cœur ?

Impossible de trancher, mais les conditions dans lesquelles se trouvent les animaux me trouble et me révolte particulièrement. L’animal, tu ne peux pas le rassurer en lui disant que ça va passer. Il ne rationnalise pas comme nous, il ne peut pas décrire sa situation et sa douleur avec des mots, et même s’ils tentent de résister, les animaux sont complètement à notre merci. On a totalement échoué comme société si on considère que c’est normal d’exploiter et violenter des êtres aussi vulnérables.

Croyez-vous qu’il soit plus facile de sensibiliser les gens au problème du spécisme qu’à l’antiracisme ? Pensez-vous que votre voile sera moins problématique ?

Mon voile on le voit trop et tout le temps, peu importe le milieu.

Pour ce qui est de la sensibilisation, dans le cas de l’antispécisme, c’est dur parce que c’est considéré risible pour beaucoup de gens même dans les milieux progressistes. Ça rigole, et on pense que ce n’est pas une vraie cause. Éveiller les consciences là-dessus est encore plus difficile pour moi. On ne peut pas vouloir sauver la planète et les humains si on sacrifie les animaux. On a besoin d’eux.

Qu’est-ce qui vous a poussé à adopter un mode de vie végane ?

Végane avec quelques imperfections (rires !). J’essaye d’avoir une cohérence entre mes valeurs et mes actions. Tenter d’adopter un mode de vie végane ne m’a pas seulement servi à ne plus consommer de produits dérivés des animaux, ça m’a aussi permis de moins consommer de manière générale, d’aiguiser ma conscience environnementale, de me sentir résister, à la hauteur de mes moyens, à un système économique qui ne jure que par l’excès et qui fonctionne par l’exploitation.

C’est une suite logique dans mon engagement pour l’égalité et je pense que si on ne s’intéresse pas à ce que vivent les animaux, on rate une part essentielle de la solution.

Est-ce que les véganes « racisés » ont des revendications différentes ou une expérience différentes des autres véganes ?

Absolument. Quand tu vis plusieurs oppressions ça façonne le regard que tu portes sur certains enjeux, mon expérience avec le racisme par exemple m’amène à voir certains angles morts dans les milieux antispécistes et ça me permet de faire certaines connexions. Une autre différence pour une végane racisée est que le racisme ne disparait pas magiquement parce qu’on est « antispécistes ». Je reçois des commentaires genre : « Et les moutons du Eid tu t’en fous hein?! », « Commence par penser aux femmes obligées de porter le voile et après tu pourras militer pour les animaux. », et des insultes en tous genres… J’me dis man y’ont pas compris qu’on est supposé être dans la même team…et là, la difficulté avec le fait de nommer et dénoncer cette réalité, c’est que dans les milieux antiracistes certains en profitent pour dire « ah ben voilà l’antispécisme c’est une affaire de blancs qui se préoccupent davantage des animaux que des humains racisés ».

Dès fois j’me sens comme une équilibriste qui ne doit pas se tromper d’un millimètre !

Vous êtes féministe et voilée. Comment est-ce que votre foi vous a introduit au féminisme ?

C’est un peu contre-intuitif, car quand tu grandis dans une société où on te dit que ton voile c’est de la soumission, ton voile c’est de l’aliénation, ton voile c’est ci et ça…tu peux ressentir une certaine tension identitaire, douter de la compatibilité du voile et du féminisme. Tu te questionnes et tu te demandes si tu as le droit d’avoir l’identité féministe. Souvent, on te la refuse, on te la remet en question, on te la ridiculise. Mais aujourd’hui, j’ai la certitude que ce n’est pas contradictoire. Mes intérêts et mes engagements féministes ne sont pas moins légitimes parce que je porte un voile.

Je n’ai pas besoin de convaincre les gens d’aimer mon voile, j’ai besoin de les convaincre de me respecter, de respecter mes engagements, et de ne pas décrédibiliser ma parole parce que je porte un voile.

Que représente le féminisme pour vous ?

Un outil politique qui permet d’améliorer les conditions de vie des femmes, surtout les plus marginalisées, les plus démunies. Pour moi, le féminisme ce n’est pas accéder au même statut que les hommes. Ça ne m’intéresse pas de reproduire un modèle de société méritocratique basé sur des inégalités économiques qui inclurait davantage les femmes et leur permettrait d’accéder aux sphères du pouvoir, ça serait un échec.

Tu sais se contenter de dire qu’il y a une femme qui est première ministre, qui est présidente d’un pays, ce n’est pas assez ! Au final, ça peut être juste de la poudre aux yeux.

Il s’agit plutôt d’élaborer une société qui soit égalitaire et sécuritaire, dans laquelle toutes les femmes ont de bonnes conditions de vies.

Si vous deviez faire le saut en politique, joigneriez-vous les rangs d’un parti politique ou siègeriez-vous comme indépendante ?

J’ai toujours rêver d’enseigner et c’est mon ambition première. C’est sûr que je vais rester militante et que je m’intéresse à la chose politique, mais je sens que je serai heureuse comme enseignante. Ça ne veut pas dire que je ferme la porte à autre chose, mais je n’ai aucune certitude de ce qui m’attend. En attendant, j’apprends, je me construis, je m’implique là où je peux être utile, je cherche à m’améliorer comme militante, mais surtout comme humaine.

Crédits photo : Alexandre Champagne

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