Deuil périnatal : Quand le temps des fêtes ne veut rien dire…

Avec beaucoup de courage, Marie Carmel nous raconte son expérience du deuil périnatal. Alors que plusieurs d'entre nous célébraient durant la période des fêtes, elle traversait une période difficile qui revient à chaque année depuis le décès de ses filles jumelles.

Le mois de décembre, pour la plupart, signifie la célébration. Moi, je n’aime pas ce mois. Non pas à cause de la température hivernale et le manque de soleil, mais plus que j’ai vécu le pire cauchemar d’un parent. J’ai passé 6 mois dans une montagne russe d’émotion et dans la noirceur totale. J’espère qu’en parler va aider une maman qui souffre intérieurement, qui ne demande pas d’aide ou qui croit qu’elle peut passer à travers cette épreuve sans assistance.

Je me rappelle enceinte de 8 semaines, couchée dans la salle d’échographie. Le médecin voulait voir le battement de cœur. Je me rappelle lui avoir dit, j’ai beaucoup plus faim que d’habitude, je me demande pourquoi. Elle me répond : je sais pourquoi, tu as deux sacs, deux battements de cœur, tu es enceinte de jumeaux dizygote. Tout se passe bien, nous avisons la famille, tout le monde est heureux.

Avant la tempête

Lors de l’échographie de routine, on nous avise que je dois être hospitalisée pour me faire un cerclage d’urgence, car j’ai une béance du col.  Je retourne à la maison et je suis alitée jusqu’à l’accouchement. Trois semaines plus tard, le vrai cauchemar commence :  je perds mes eaux, mais je suis enceinte de 20 semaines seulement. Je le sais immédiatement que c’est la fin. Je pleure lors de l’arrivée des premiers répondants, des ambulanciers, en route à l’hôpital et lorsque la décision fut prise de laisser partir les deux fœtus. Je quitte seule pour l’hôpital, car ma fille qui avait 3 ans à l’époque était à la maison.

La tempête commence

Lorsque j’arrive sur l’étage des naissances, l’équipe au complet m’attendait. Je voyais et sentais la tristesse de tous. Mes larmes ont recommencé. Dans quelques heures, je ne sentirais plus mes filles bouger en moi. Ce sera la fin de ce lien entre elles et moi. Je ne pourrais plus chanter pour elles ni leur donner tout l’amour que j’ai. Après de nombreuses heures, j’accouche par voie naturelle, de deux bébés vivants. Je demande aux médecins de leur donner un médicament pour ne pas qu’elles souffrent. Je savais très bien que leurs poumons n’étaient pas formés. Mes filles sont nées à 15 minutes d’intervalle. Ensuite, c’est presque la noirceur. Je vous explique : les placentas ne voulaient pas se décoller après 1h15 de contraction après la naissance des filles. J’étais couchée dans mon sang, on me changeait trop fréquemment. Le docteur rentrait ses gros doigts afin de tirer sur le cordon lors de contraction, j’étais confuse et presque sans connaissance. On m’amène d’urgence en salle d’opération afin de me sauver la vie, car j’avais perdu beaucoup trop de sang. Le docteur en salle d’opération se présente et c’est tout… La noirceur, j’étais sous anesthésie générale en moins de 2 minutes.

Le réveil fut brutal. Je commence à pleurer. C’est le calme après la tempête. Les contractions sont parties, mon ventre n’est plus rond, tout est froid. Où sont mes filles? Je veux les avoir dans mes bras. L’infirmière qui s’occupe de moi me présente ses sympathies et m’administre la première unité de transfusion sanguine, car j’ai perdu trop de sang. Tout ce que je veux est de me rendre dans ma chambre et d’être avec mes filles. L’infirmière devais s’assurer que je sois apte à monter, car je ne l’étais pas. Finalement, après deux heures, on m’autorise à monter. La première chose que je demande est de voir mes petites. On me les amène. Elles sont froides, car elles ont été mises dans un congélateur. Je les mets sur moi et j’entame un monologue pendant 45 minutes. Je m’excuse d’avoir été inapte à être une bonne mère et je souhaite qu’elles reposent en paix. Ma grand-mère va s’occuper d’elles. Ce fut la dernière fois que j’ai pu les avoir avec moi.

La tempête continue

Je retourne à la maison le 31 décembre 2016 à 23h15 à temps pour célébrer la nouvelle année avec ma famille. Mes enfants sont contents de me voir. Ce qu’elles ne savaient pas est que j’avais prévu mettre fin à ma vie cette même journée. Mon aventure dans la noirceur avait commencé.

Ce n’est qu’un au revoir

Je reste au lit. Je me lève à peine pour aller aux toilettes. Je me tue à petites doses. Je me foutais de l’entourage et même de mes enfants. La douleur avait pris le dessus. Mon matelas reconnaît mes courbes à force de les embrasser. Mes enfants venaient me voir dans ma chambre, le père des jumelles m’amenait à manger, mais je mangeais à peine. Je reçois des appels, des textos, des messages sur les réseaux sociaux. Lorsqu’on perd une partie de notre chair, on voit le vrai visage de l’entourage. Il y en a qui ne disent rien, d’autres disent des conneries et certains, surtout les mamanges (diminutif de maman d’anges), disent les bonnes paroles.

Le jour de l’enterrement arrive. Tous les yeux sont rivés sur moi lors de la cérémonie au cimetière. Tout le monde est désolé. Je réconforte les gens qui sont mal à l’aise et ne savent toujours pas quoi dire à des parents qui ont perdu deux enfants. Ce que les gens ne savaient pas est que j’étais allé dans un magasin de grande surface pour acheter deux jouets identiques, car je ne voulais pas qu’elles se chicanent dans l’au-delà. J’ai mis une photo de leur père et de moi-même ainsi qu’une couverture pour les couvrir les deux ensembles. J’ai été incapable d’aller déposer ces objets au salon funéraire.

Je voulais partir avec mes filles, je voulais les bercer, faire leurs cheveux, les donner à boire. Je voulais avoir un souvenir que je pouvais toucher. Tout ce que je voyais était la noirceur totale. Je ne faisais que marcher dans un tunnel complètement noir et il n’y avait pas de lumière au bout de ce tunnel. J’ai été en thérapie de groupe et individuelle. Je me suis abonnée à des groupes de deuil en périnatalité sur Facebook. J’ai tout fait pour essayer de m’en sortir. Tout ce que je voulais vraiment était de mourir pour revoir mes fillettes.

Je peux confirmer que ces idées noires ne sont plus qu’un vague souvenir.

Tous les jours, je dois vivre avec le fait que je n’ai pas eu une grossesse complète avec les jumelles, que tous mes fantasmes ou moments jalons que j’allais avoir avec elles, n’auront pas lieu. Je vis avec cette douleur tous les jours. Cette douleur est une cicatrice sur mon cœur qui ne va jamais se guérir. Je choisis la plupart du temps de l’ignorer, mais pas au mois de décembre. Le mois de décembre est le mois ou j’ai le cafard, ou je souris moins, car mes jumelles sont dans mon cœur et elles me manquent énormément.

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