Femme foncée : persona non grata

Depuis l’avènement des mouvements antiracistes, à l’instar de Black Lives Matter, les débats sur les actes discriminatoires des caucasiens envers les noirs ont pignon sur rue. En dépit de leur pertinence irréfutable, ces discussions font de l’ombre à une toute autre forme de racisme qui existe au sein des communautés afro-descendantes, mais aussi asiatiques : j’ai nommé le très célèbre colorisme!

Ayant fait irruption dans ma vie il y a moins d’une décennie, ce concept aux enjeux majeurs a été mis sous le feu des projecteurs pour la première fois par la militante et auteure américaine Alice Walker. En fait, comme certains, j’ignorais qu’il existait un terme pour définir le traitement préférentiel des personnes de même race fondé uniquement sur la couleur de peau. De plus, il m’était impossible d’imaginer l’existence d’un racisme intra-communautaire. Cette ignorance émane sans doute du fait que ces débats n’aient pas connu un grand succès par le passé, alors que le colorisme existe depuis la nuit des temps.

C’est pendant mes années d’adolescente que j’ai enfin compris que la peau claire était « un atout » considérable dans les sociétés afro-descendantes, précisément dans l’ancienne colonie française d’Afrique sub-saharienne dont je suis originaire. Dans cet environnement, les jeunes filles à la peau ébène étaient souvent des phénomènes de foire. Elles étaient soit « trop belles pour des filles noires » soit « trop foncées pour être belles ». La peau noire n’était tout simplement pas « tendance ». Hélas! J’étais encore trop jeune pour comprendre que cette « discrimination » était un poison insidieux.

Ce signe distinctif qui suscitait l’attrait d’une forte majorité, je ne l’avais malheureusement pas. Et, mes pairs ne manquaient pas de me le faire remarquer. Le souvenir le plus immédiat qui me vient à l’esprit est celui d’une conversation fortuite avec un camarade, qui s’était investi de la mission de me déstabiliser. Il m’avait traité de « noire fille » – ce qui était à priori vrai car je suis foncée – et m’avait fait comprendre que si j’étais « plus claire » j’aurais probablement plus de succès.

Cependant, compte tenu de la vacuité de ces insultes, je ne me suis pas laissée abattre. Même le fait de ne pas faire partie du peloton de tête des « plus belles filles » de la classe – dont la plupart avait la peau claire – n’a pas réussi à m’amener à me questionner sur ma couleur de peau. Mise à l’écart de la course pour le titre de ‘It girl’, ma plastique n’était pas ma principale arme de guerre. J’avais choisi les richesses de l’esprit au profit des futilités. Et ce, parce que mon éducation m’avait prédisposé à développer résilience et confiance en soi – sans lesquels j’aurais probablement été influencée!

À plusieurs kilomètres de cette réalité, je me retrouve confronter aux mêmes problématiques. Lors d’une sortie d’agrément avec mes deux petites sœurs, un jeune homme d’ascendance Afro fait remarquer à la « plus claire » d’entre nous qu’elle est « au dessus de nous toutes » en disant : « Light skin! Keep it up! Thumbs up, you are above all of them … no offense » (Claire de peau! Continue comme ça! Très bien, tu es au dessus d’elles ». Conscient (ou pas) de sa gaffe, il s’est ensuite ‘repris’ : « no offense to the rest of you » (Sans vouloir vexer les autres). C’était une double révélation : le fait que nous soyons dans une société plus ou moins évoluée n’aide pas à changer les mentalités. Mais d’où provient donc ce mal?

Un mal-être vieux comme Mathusalem

À présent jeune adulte plus ou moins aguerrie, je me questionne sur la genèse de cette problématique qui mine nos sociétés. Le premier coupable serait la traite négrière, car pendant cette douloureuse période, les personnes ayant la peau claire recevaient de meilleurs traitements que leurs homologues de couleur sombre. L’on peut imaginer l’aliénation qui aurait pu en découler. La peau noire incarnait laideur et vulgarité, tandis que la peau claire n’était que pureté.

La colonisation – un peu plus récente – a elle aussi joué un rôle dans le rapport de l’homme noir à sa carnation de peau et au statut social qu’elle pouvait lui conférer. Pendant cette période, « l’imposition de la langue, des normes et traditions [étrangères] a non seulement profondément modifié et influencé les cultures, économies, comportements sociaux et politiques dans la durée mais a aussi eu d’autres impacts, moins visibles, sur la perception et la psyché des populations locales ». En fait, les idéologies racistes attribuant à la couleur sombre un caractère péjoratif n’ont concouru qu’à dévaloriser les « victimes » et à leur faire intérioriser ce dégout pour le trop plein de mélanine. D’où la « négrophobie » – décrite par Frantz Fanon dans son livre Peaux noires, masques blancs –qui est l’essence d’un manque d’homogénéité le plus souvent palpable dans les communautés afro-descendantes.

Le passé oui, mais pas seulement

L’histoire ne saurait être la seule responsable de la propagation du colorisme. Cette méfiance pour la mélanine trouve aussi son origine dans l’éducation reçue à la maison. Lors d’une entrevue, Mathew Knowles, père de Béyoncé – auteure-compositrice américaine de renommée mondiale – explique que sa mère l’a conditionné à « se prosterner » devant la peau blanche depuis son bas âge. Cette dernière lui avait interdit de lui ramener « une fille à la peau foncée et aux cheveux crépus ». Cette phrase a eu une telle incidence sur son rapport à la couleur de peau qu’il en a fait un critère ultime de sélection. D’ailleurs, quand il a rencontré son épouse actuelle, il a tout de suite été subjugué par sa couleur de peau, car il croyait qu’elle était de race blanche.

Les hommes seraient donc aussi à blâmer…

Plusieurs hommes noirs dénigrent les femmes à la peau foncée soit par le biais de qualificatifs peu élogieux, soit par d’autres moyens réducteurs. Par exemple, le rappeur américain Kodack Black – dont le premier album est sorti en 2017 – a expliqué dans une vidéo qu’il trouvait les femmes ébène « trop vulgaires ». Dans le même ordre d’idées, le célèbre rappeur américain Kanye West, a organisé des auditions pour son défilé de mode – Yeezy Season 4 Printemps-Été en 2016 – en précisant que seules les femmes multiraciales pouvaient poser leur candidature. Ses détracteurs ont précisé que le terme « multiracial » était un raccourci politiquement correct pour désigner les femmes métisses au teint basané. Et ce n’était pas essentiellement faux.

Un documentaire publié sur le site web de la BBC (British Broadcasting Corporation) a également recensé les raisons pour lesquels certains hommes disent préférer les femmes à la peau claire. Le propos liminaire de cette série met en relief le fait que pour ces derniers, les termes beau et noir ne vont pas ensemble. Pour eux, la peau claire renvoie à la préciosité alors que le noir représente tout ce qui est excessif et poisseux. L’affirmation de ces préférences a tendance à faire un tollé, car elle se matérialise par la glorification d’un favori et le dénigrement d’un souffre-douleur. Or, pour éviter ces interminables débats, il est important de « donner la préférence à [l’un] sans exclure l’autre » comme l’a dit George Sand, au risque de susciter un sentiment de profond malaise.

Des femmes meurtries

Tous ces épisodes d’ostracisme ne laissent pas les femmes indemnes. Dans le but de se conformer aux canons de beauté dictés par la société, certaines ont notamment recours à des pratiques comme le blanchiment de la peau. À titre d’exemple, une étude de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) révèle qu’au Nigéria 77% de femmes utilisent des crèmes éclaircissantes. Bien que ces chiffres ne renseignent pas sur les motivations de chacune de ces femmes, ils illustrent le désir qu’ont ces femmes de se départir à tout jamais du fardeau qu’est la peau foncée pour se rapprocher de l’albâtre qui leur permettra d’avoir la part belle.

Vers un avenir meilleur

Bien que le culte de la peau blanche soit perpétré dans les médias, des mouvements informels créés par des personnes touchées par la cause laisse présager un avenir meilleur. L’exemple de Kheris Rogers, une jeune fille américaine de 10 ans ayant lancé sa ligne de vêtementsFlexin in my complexion – pour riposter aux railleries de ses camarades sur sa couleur de peau, est un excellent exemple de sensibilisation destiné à aider les jeunes victimes des mêmes heurts à briser le silence et agir. Avant de créer sa marque, la jeune prépubère avait perdu confiance en elle. Si bien qu’elle s’était résolue à s’éclaircir la peau, en prenant des bains interminables. Bien heureusement, sa grande sœur a su la sortir de sa détresse.

Des artistes comme Viola Davis, Lupita N’yongo, Kelly Rowland, Gabrielle Union, Kendrick Lammar, et Jesse Williams, eux aussi, soutiennent et promeuvent activement l’égalité des couleurs de peau au même titre que la valorisation des femmes. À l’ère où de plus en plus de femmes se positionnent comme leader d’opinion partout dans le monde, la controverse sur la couleur de peau n’a pas sa place. Comme Kheris, je rêve d’un monde où la société se libèrera de l’emprise de ces débats superficiels, car toutes les femmes se valent!

 

1 Lori Tharps, October 16, 2016 http://time.com/4512430/colorism-in-america/
2 Hall, Ronald &Mishra, Neha, 25 Avril 2018, https://theconversation.com/le-colorisme-et-les-cremes-eclaircissantes-ces-legs-invisibles-de-la-colonisation-82699
3 Georgina Lawton, February 11, 2018 https://www.independent.co.uk/voices/colourism-entertainment-world-feminist-issue-mathew-knowles-beyonce-a8205181.html
4 Georgina Lawton, February 11, 2018 https://www.independent.co.uk/voices/colourism-entertainment-world-feminist-issue-mathew-knowles-beyonce-a8205181.html
5 https://www.bbc.com/news/av/world-us-canada-38999423/colourism-and-black-love-damned-if-you-do-damned-if-you-don-t

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