Les femmes, le féminisme et les (im)possibles solidarités

Malgré la prise de conscience des féministes quant à l’imbrication des oppressions dans la vie des femmes, des tensions bien réelles continuent de marquer leur mouvement. Les « femmes » ne représentant pas une « catégorie » homogène, ces tensions se cristallisent notamment autour des rapports de pouvoir qui créent des inégalités entre les femmes.

En 1981, l’autrice, chercheure et militante bell hooks écrivait : « Dans le mouvement des femmes, on supposait trop fréquemment qu’il était possible de se libérer d’une mentalité sexiste en adoptant simplement la rhétorique féministe appropriée ; il était par ailleurs présumé que s’identifier comme opprimé.e exemptait d’être un.e oppresseur.e. Une telle rhétorique a largement empêché les féministes blanches de comprendre et de surmonter leurs propres attitudes sexistes-racistes envers les femmes noires. Elles pouvaient défendre en surface les notions de sororité et de solidarité entre les femmes tout en en excluant les femmes noires. »

Où en sommes-nous, 37 ans après la formulation de cette critique, sur les enjeux de solidarité et d’inclusion dans le mouvement féministe ? J’aurais envie de dire que ça va mieux ; que le mouvement féministe a décidément adopté une perspective autocritique et davantage inclusive. D’une certaine façon, affirmer cela n’est pas un mensonge. Dans les universités, les cours d’études féministes intègrent de plus en plus les autrices féministes racisées et d’origines diverses. Dans plusieurs organisations féministes, de véritables efforts sont mis en place pour assurer une meilleure représentation et inclusion de la diversité des femmes.

Toutefois, le portrait n’est pas complètement rose, et il va sans dire que la tâche reste imposante. Dans cet extrait, hooks nous parle notamment de sororité (le penchant féminin de fraternité) et de solidarité entre les femmes. La question, encore aujourd’hui, reste de savoir comment créer de profonds liens de solidarité entre les femmes, alors que certaines, continuent d’employer des femmes racisées pour faire leur ménage, de tenir des propos xénophobes, ou encore, de s’imaginer que la lutte contre le patriarcat prime sur d’autres luttes comme celles contre le racisme, le colonialisme, le capitalisme, l’homophobie et le capacitisme.

Contrairement à ce qu’affirment certain.e.s démagogues aux audiences imposantes, comprendre notre position sociale comme privilégiée n’a rien à voir avec une tentative de museler la liberté d’expression, ou encore d’instaurer un « racisme inversé » (c’est-à-dire un « racisme » anti-blanc). Notamment, pour des femmes privilégiées (telles que moi) cela signifie un questionnement profond qui doit se refléter dans nos actions quotidiennes et militantes. Cela ne signifie en aucun cas que je ne puisse pas dénoncer les effets du sexisme dans ma vie et lutter contre celui-ci. Cependant, cela signifie, à mon sens, que je ne peux prétendre que mes expériences soient le reflet de celles de l’ensemble des femmes. Je ne peux pas non plus prétendre que mes priorités, en matière de revendication et de lutte, pourront être bénéfiques pour toutes les femmes. Et cela signifie, plus largement, que la définition du féminisme ne m’appartient pas. Quand Sojourner Truth demanda à l’« Ohio Women’s Rights Convention » de 1851 « Ne suis-je pas une femme? », il me semble qu’elle soulevait exactement cet enjeu, toujours aussi d’actualité plus d’un siècle et demi plus tard.

Revenons maintenant aux questions de sororité et de solidarité entre les femmes, qui à tout le moins, apparaissent fondamentales si nous souhaitons mener des luttes collectives. Plusieurs féministes racisées sont très critiques de la sincérité et réciprocité des liens créés entre féministes de diverses origines. Le mot clef ici, c’est entre autres la réciprocité, qui est trop souvent absente. Nous voulons inclure une diversité de femmes dans nos groupes et nos luttes, mais nous ne sommes souvent pas prêtes à nous remettre en question et à changer nos façons de faire. Nous travaillons pour plus d’égalité entre les femmes et les sexes, mais nous sommes souvent incapables de reconnaître nos propres privilèges et de prendre des mesures concrètes pour qu’ils ne nous favorisent pas indûment par rapport à nos comparses. Au final, le nœud du problème est qu’en menant une vie relativement privilégiée, nous oublions régulièrement que travailler sur nous-mêmes est demandant, difficile et confrontant, mais nécessaire.

Ceci étant dit, je continue à croire que rien n’est impossible. De véritables liens de solidarité et de respect peuvent exister entre les femmes. Cependant, je suis convaincue qu’il est nécessaire que les femmes plus privilégiées  acceptent de faire preuve d’humilité et parfois de se « dés-empowerer » afin de laisser la parole, le projecteur et les opportunités à d’autres, qui ne bénéficient pas des mêmes privilèges. Je ne dis pas que cette tâche sera facile ni que nous ne ferons pas face à des contradictions. Par contre, je pense que si nous sommes capables de créer des liens sincères et profonds de solidarité, de réciprocité, et, il faut l’ajouter, d’amour mutuel, nous serons à l’origine d’une véritable révolution. 

hooks, bell. 2015 [1981]. Ne suis-je pas une femme? Femmes noires et féminisme. Paris: Éditions Camboukaris, p.47.

Photo @radio-canada

 

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