Noémi Mercier

Ses préoccupations, les dilemmes qui la tourmentent, lui permettent de se redécouvrir, de se questionner, de se reconstruire et de foncer. Malgré ses doutes, elle refuse le status quo. Malgré son indignation, elle refuse d’abdiquer. Elle persiste et signe !

Noémi Mercier a obtenu de nombreux prix pour son travail journalistique, dont six médailles d’or aux Prix du magazine canadien, trois prix Judith-Jasmin et des nominations aux Prix Michener et Albert-Londres. Elle a également reçu en février dernier, le prix Journaliste presse écrite de l’année au Gala Dynastie. Depuis 2010, elle est reporter au magazine l’Actualité et se spécialise dans les grands reportages et les portraits. 

On demande à toutes nos agitatrices de nous partager une citation qui a marqué leur parcours. Quelle est la vôtre ?

 Il n’y a pas une citation qui m’a marquée en particulier. Disons que ça peut changer selon ce que je vis, selon l’humeur de la semaine. Celle qui m’inspire en ce moment est une citation de Margaret Atwood :

« Don’t let the bastards grind you down ! »

Tout dépendant ce à quoi je fais face dans la vie, ça me permet de résister. Ce n’est pas dans le sens de partir en guerre, mais plutôt de ne pas laisser les autres te mettre des bâtons dans les roues, de te faire n’importe quoi, de diminuer ta valeur. Une façon de dire Résiste ! 

Un autre dicton qui m’inspire et qui a pu définir mon parcours est : 

« Le succès arrive toujours lorsqu’une opportunité rencontre le travail acharné »

Je n’ai jamais eu un plan de carrière défini, mais quand une occasion s’est présentée à travers mon parcours, j’ai eu tendance à mettre toutes les chances de mon côté afin de la saisir. Je me suis toujours donné comme devoir de tout mettre en œuvre pour que cela fonctionne. 

Pourquoi avoir choisi l’écriture comme médium pour décrier l’injustice sociale ? 

Ça a toujours été le plus naturel pour moi. Je n’avais jamais pensé à faire de la radio ou de la télé. Je ne pensais pas avoir ce qu’il fallait jusqu’à temps que j’en fasse. Ce qui est plus naturel, ce qui m’est venu d’abord, c’est l’écriture. Ça m’a forcée à avoir une discipline, une précision, une rigueur, une exactitude. J’ai choisi l’écriture parce que c’est ce que je fais dans ma vie, c’est dans ça que j’excelle. 

Quelle est l’entrevue qui vous a le plus marquée ? 

Il y en a tellement… Chaque nouveau reportage devient le reportage le plus marquant. J’ai l’impression que c’est le sujet le plus passionnant.  Les personnes les plus marquantes que j’ai interviewées n’étaient pas des vedettes, mais des « gens ordinaires » qui vivaient des choses hors du commun ou difficiles. Entrer dans un milieu comme un pénitencier ou dans le milieu funéraire, ça c’est marquant, ça c’est profond. C’est une réalité, des mondes auxquels on n’a pas accès. C’est difficile de faire dire à une personne connue quelque chose qu’elle n’a jamais dit. Rentrer dans un milieu peu connu, parler à une personne qui ne t’a jamais vu et qui te raconte la chose la plus intime et la plus difficile qu’elle a vécue, ça c’est marquant. Ne plus faire de reportages terrain serait très difficile pour moi.

Quel est l’article qui a été le plus difficile à écrire ? 

L’enquête sur les agressions sexuelles. Le processus fut très long et très difficile. À l’époque, personne ne parlait des agressions sexuelles dans les médias, c’était un sujet tabou. C’était extrêmement difficile de trouver des personnes qui voulaient témoigner. Certaines entrevues que j’ai menées se sont étalées sur deux jours. Je tenais à ce que ce soit un échange. Je voulais qu’elles retirent également quelque chose de notre entrevue. J’étais déterminée à les écouter tant qu’elles auraient quelque chose à dire. 

L’analyse de tous les documents juridiques concernant les agressions sexuelles en cour martiale des cinq années précédentes était tout un défi. Il fallait identifier toutes les lacunes, les patterns dans les processus d’enquête. Mettre l’article en forme et trouver le bon ton fut également difficile. Je ne voulais pas que ça soit voyeur, mais il fallait que ça soit assez percutant. Je voulais que les gens comprennent la violence des actes. Je voulais également qu’on comprenne que ces femmes étaient des victimes, mais qu’elles étaient également des héroïnes, qu’elles étaient fortes. 

Vous avez réalisé une enquête sur les agressions sexuelles dans les Forces Armées Canadiennes qui a été publiée en avril 2014 dans le magazine l’Actualité. Suite à votre bouleversant reportage et au rapport Deschamps, les Forces ont mis sur pied une nouvelle escouade pour contrer ce fléau. Avec le récent mouvement #metoo, grâce auquel des femmes à travers le monde ont pris la parole afin de dénoncer leurs agresseurs, avez-vous espoir que de véritables actions, de véritables changements pourront être implantés pour contrer cette triste réalité?  

Le mouvement #metoo a été un véritable tremblement de terre et a dépassé mes attentes. Par contre, je ne pense pas qu’on en est au dernier mouvement #metoo. Il va falloir un autre mouvement, c’est une bataille qui ne sera jamais terminée. Il faut qu’il y ait des mesures législatives qui suivent, des changements dans le système de traitement des plaintes…

La responsabilité de lutter contre l’inégalité, les discriminations et le sexisme ne peut PAS reposer SEULEMENT sur les épaules des femmes.

La responsabilité est entre les mains de ceux qui ont le pouvoir, le pouvoir d’adopter des lois. 

En tant que journaliste, vous êtes amenée à entendre des histoires bouleversantes même traumatisantes. Comment faites-vous pour passer au travers, pour ne pas les laisser vous atteindre ? Comment vous protégez-vous ? 

Je les laisse m’atteindre et je ne me protège pas. D’un point de vue technique, l’émotion que les entrevues suscitent en moi, je m’en sers comme matière première dans mon écriture. 

C’est l’indignation qui me motive.

Si je veux transmettre une émotion, il faut que je la ressente. Quand des gens sont face à nous, c’est la moindre des choses que de leur offrir la plus grande empathie. On va puiser dans leur jus, ils nous rapportent du succès personnel. On n’a pas grand-chose à leur offrir à part l’écoute, le respect, la dignité, et la chance d’être entendus.  

C’est sûr que ça laisse des traces, baignée deux ans dans un enquête. Je me suis sentie un peu fragilisée psychologiquement après. Surtout que parler d’agressions sexuelles dans les médias n’étaient pas quelque chose de commun Aujourd’hui, je suis plus habituée. La réponse c’est le temps. Dans mon cas, ça a laissé des traces, et là ça va mieux. Par rapport à celles qui l’ont vécu, par rapport à des gens qui ont eu peur de mourir, les vraies séquelles c’est eux qui les ont eues. Je suis gênée de parler de moi 

Dans votre chronique Des gars, des filles, vous décortiquez les enjeux liés au genre. Lorsqu’on vous lit, on sent très vite que vous assumez clairement vos positions. Vous êtes féministe et vous prônez l’égalité et l’équité. Est-ce que c’est une étiquette qui est difficile à porter ?  Avez-vous toujours assumé que vous étiez féministe ? 

Je n’ai jamais eu de misère à assumer le fait que j’étais féministe même avant que Beyonce le dise. Être écologiste ou être antiraciste ce n’est pas une tare, être féministe non plus… C’est très délicat comme mot, c’est chargé. Les mots acquièrent les connotations que la société leur donne. La raison pour laquelle le mot féminisme dérange c’est qu’il sous-entend la lutte pour l’égalité. 

Comme journaliste, je n’affiche pas d’idéologie partisane, je ne prends pas position, je ne participe pas à des manifestations et je ne signe pas des pétitions. 

Le féminisme et l’antiracisme sont plus que des idéologies, ceux sont des valeurs fondamentales.

Je ne ferai rien dans mon travail qui pourrait aller à l’encontre de ces valeurs. Ce sont des lentilles avec lesquelles je regarde le monde de manière constante.  Je dois avouer que ça peut être assez démoralisant et épuisant, c’est pour ça que je passe ma vie en crisse ! 

Dans un épisode de l’émission « Dans les médias », où vous discutez des stéréotypes féminins véhiculés dans les médias, vous avez affirmé que les journalistes devraient être mieux formés pour ne pas reproduire certains stéréotypes. Comment faites-vous pour aller au-delà des clichés  lorsque vous écrivez ? 

 J’ai le privilège de travailler pour le magazine L’Actualité qui me permet de prendre mon temps. Beaucoup de choses qu’on reproche aux médias sont dues aux conditions pratiques du métier. Les journalistes doivent faire face à extrêmement de pression de la part des patrons et du public. Ils doivent livrer de l’information dans des délais de plus en plus serrés. J’ai le privilège de travailler pour un magazine où je peux pendre mon temps et c’est comme ça que je vais au-delà du cliché. Je travaille dans des conditions de luxe. 

 Cela dit, les journalistes font partie de la société et ils sont perméables aux idées-reçues et peuvent les reproduire. On gagne comme journaliste à cultiver le doute face à nos certitudes. Difficile à faire dans le feu de l’action lorsqu’on est pas dans un état d’esprit où l’on est porté à la réflexion. 

 Vous êtes une femme, de surcroît noire, dans un domaine majoritairement dominé par des hommes blancs. Est-ce que vous pensez que cela a été un obstacle dans votre carrière? Comment êtes-vous arrivé à prendre votre place ?  

Honnêtement, on ne peut pas le savoir. À moins de faire face à des comportements sexistes ou racistes de façon ouverte, on ne peut pas le savoir. Je fais partie des privilégiées de ma profession. J’ai un emploi stable dans un des magazines les plus importants et reconnu au Canada. Je n’ai jamais été témoin et je n’ai jamais été victime de comportements explicitement sexistes ou racistes. Je sais que ça existe. Je lis chaque semaine des articles qui parlent de discrimination implicite ou explicite.  Ce serait drôle que comme par hasard ça n’existe pas dans le monde journalistique. Pourtant, je ne peux pas prétendre que j’en ai souffert ou que ça a été une barrière, je me sentirais malhonnête. Par contre, bien qu’il y ait beaucoup de femmes dans le milieu journalistique, je dois avouer que je suis toujours la seule noire de la gang… 

Le manque de diversité dans les salles de presse québécoise et dans le contenu est une problématique qui persiste. Certains journalistes issus des communautés culturelles ont souvent dénoncé le fait qu’ils devenaient automatiquement porte-parole pour leur communauté, qu’on leur demandait de traiter ou de commenter des sujets qui touchaient leur communauté sans qu’ils en aient nécessairement l’expertise. Est-ce que cela a été votre expérience ? 

Ça ne m’est pas arrivé…Je n’ai jamais mis de l’avant que je suis d’origine haïtienne, et je n’ai jamais voulu le cacher non plus. C’est une moitié de mon identité. Par contre, je suis née ici, j’ai grandi ici, j’ai un accent québécois, mon nom sonne québécois.  Je pense que les gens savent que je ne suis pas de « souche » (mot que j’haïs), mais ça ne me surprend pas qu’ils n’aient pas nécessairement vu en moi une représentante d’une communauté.  

Moi je suis moi, je suis québécoise, ce n’est pas un big deal pour moi, c’est qui je suis. Être noire est une des multiples facettes de mon identité. Par contre, en vieillissant, j’essaie de prendre un peu plus conscience du rôle et du poids que je peux avoir comme personne de couleur, comme porte-parole pour ma communautéJ’ai compris que certaines personnes s’identifient à moi, que je compte pour certains qui regardent ce milieu médiatique homogène. J’ai également une perspective, une expérience qui est différente due à mon métissage culturel.  J’ai la responsabilité de mettre de l’avant des sujets qui touchent ma communauté. 

Beaucoup de femmes noires ne se reconnaissent pas dans le mouvement féministe ambiant qui excluent leurs revendications. Elles s’identifient plutôt comme afroféministes, êtes-vous familière avec le mouvement ? 

Ça me dérange toujours de voir ces féministes blanches être sur la défensive ou fermées lorsque des femmes noires ou autochtones disent que leurs revendications ne sont pas prises en compte dans le mouvement. Elles ont la même réaction que les hommes blancs qu’elles critiquent.  Je pense qu’on doit écouter celles qui sont marginalisées, elles ont une expérience différente. Ça me dérange, il y a quelque chose à créer. 

Pour moi, c’est une prise de conscience plus nouvelle. Je sais que je ne suis pas blanche, mais je me sens imposteur. C’est assez complexe. Je suis allée deux fois en Haïti, je ne connais pas beaucoup la communauté haïtienne de Montréal. J’ai toujours navigué dans des milieux blancs, mon copain est blanc, mon cercle d’amis l’est également. J’ai passé une partie de ma vie à Québec et à Brossard. Je me sens toujours imposteur de dire que je suis Haïtienne. Je me sens très québécoise, je ne peux pas l’ignorer. Ça m’a toujours fait royalement chier que quelqu’un me demande : Tu viens d’où ? Hey je suis québécoise ! C’est quoi ton problème de ne pas pouvoir concilier ma québécitude et ma couleur de peau. Par contre, j’ai également le sentiment que tout ne tourne pas autour de moi, que j’ai quelque chose à apporter à ma communauté, que j’ai un rôle à jouer. Cela a été un cheminement pour moi. La reconnaissance au Gala Dynastie a été très importante pour moi.  Ça m’a encouragé à embrasser davantage mon identité. J’ai vu qu’il y avait un paquet de gens qui voyaient quelque chose en moi. Bien que je sois privilégiée, j’ai une tribune, et j’ai le devoir d’intégrer un peu plus cette facette de mon identité

Vous avez gagné de nombreux prix en journalisme. Quelle est votre plus grande victoire, votre plus grande fierté ? 

J’ai de la misère à répondre à cette question ! Mon but c’est d’avoir un impact positif, avec la capacité que j’ai qui est d’écrire des articles. J’ai des attentes très modestes dans ma capacité à changer les choses. J’espère que ça fera réfléchir les gens, c’est rare qu’on puisse changer les chosesJ’ai toujours l’impression de ne pas en faire assez, que le temps passe viteJe suis fière d’avoir gagnése sont de belles reconnaissancesun coup de pouce qui m’encourage à continuer. Par contre, on ne fait pas ce travail-là pour les prix. Les prix ça encourage à continuer.

Vous ne trouvez pas que vous être trop dure avec vous-même ? 

La tâche est colossale. J’ai tendance à voir l’océan plutôt que la goutte, est-ce que je suis dure avec moi-même ou je suis plus réaliste ?  La vie est courte et le temps qu’on a sur terre, il faut qu’on le fasse compterJ’ai été tellement privilégiée et choyée que je dois faire quelque chose, c’est une obsession, un moteur qui me motive

Quels conseils donneriez-vous aux femmes qui veulent se lancer dans une carrière journalistique. Quels sont les défis qui attendent les journalistes de demain ? 

Travailler fort, avoir un bon français et une bonne attitudeIl faut savoir bien écrire le français même si on veut faire de la télé ou de la radio. Ayez une bonne attitude, il faut savoir prendre la critique. Quand on commence, on se fait charcuter nos copies tout en rouge. C’est dur pour l’ego se faire corriger, mais il faut prendre la critique. En télé, le seul feedback c’est si tu as une job ou pas. À l’écrit, il y a un vrai travail d’accompagnement. Prenez la critique sans ego. Travailler fort, foncer, carburer à la passion, c’est un métier si agréable où vous pourrez explorer vos passions. 

Il y a de grands défis qui attendent les futurs journalistes, car l’industrie ne va pas bien. Cela dit il y a toujours de la place pour des gens qui sont bons, qui travaillent fort, qui sont rigoureux, engagés, passionnés et persévérants. Il y n’y a pas de place pour les médiocres.

Dans  un de vos articles « Le problème de Heidi », vous dites que « Quand une femme convoite le pouvoir et tente de s’imposer avec le même aplomb que l’on trouve naturel chez un homme, ça nous met mal à l’aise au pire ça nous rebute ».  Quels conseils donneriez-vous aux femmes afin qu’elles n’aient pas peur de s’imposer et qu’elles continuent à aller de l’avant et qu’elles poursuivent leurs rêves ? 

Though one… C’est vrai, toutes les femmes professionnelles le savent. Il faut s’imposer, mais pas trop. La réponse n’est pas de s’effacer, mais de trouver une manière de s’imposer tout en étant authentique. Trouver une manière de s’imposer qui n’est pas agressive. S’imposer en souriant. Je déteste donner ce conseil, parce que je ne le dirais pas un gars. Il faut être souriante, douce, collaborative, empathique, mais la détermination en dessous doit être implacable. Si je garde en tête que je suis en train de poursuivre mon objectif, j’ai moins l’impression de me soumettre aux attentes injustes qu’on a envers les femmes. 

C’est important qu’on soit dans des postes de pouvoir pour changer cela, mais ce n’est pas la fin du monde. D’un autre côté, ce serait un meilleur monde, si on pouvait tous être implacable avec le sourire.  Si l’on faisait le choix d’obtenir ce que l’on désire en étant agréable, en ayant de la compassion… 

Noémi Mercier - Crédits photo : Daphné Caron
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